Pas forcément les « meilleurs » disques des années 70, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Ram, ou Paul et Linda McCartney réussissant à pondre un joyau pop à partir du sujet le moins rock’n’roll du monde : le bonheur amoureux champêtre.
Les Beatles, mon beau souci. Sans doute le marketing Bad Guy du manager des Stones, Andrew Loog Oldham a-t-il fonctionné sur moi… Lennon avait d’ailleurs prophétisé qu’un groupe se présentant comme le méchant face aux gentils Beatles avait des chances de cartonner. Pour aggraver le tout, il y avait le côté bons sentiments de Macca. Et le fait que la mièvrerie pouvait pointer le bout de son nez dans les compositions de ce mélodiste hors pair. Alors que Lennon avait eu au moins la politesse d’attendre la séparation du groupe pour écrire quelques morceaux faisant dans la guimauve.
De plus, autant je vénère la période « groupe de singles » des Fab Four, résumée par « l’album bleu » et « l’album rouge », autant je suis plus mitigé face au quatuor Rubber Soul / Revolver / Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band / White Album. Des albums qui font ce que font les classiques : aspirer ce qui est contenu dans l’air du temps pour en tirer une forme artistiquement novatrice. Mais albums trop inégaux pour me plaire totalement. A l’inverse d’Abbey Road, l’album parfait.
Ce qui m’amène à Ram. Un disque qui n’est pas un « phénomène culturel » comme les classiques beatlesques mentionnés, un album qui n’a pas de « chanson phénomène » à la Imagine. Mais un album réussi d’un bout à l’autre, selon moi le meilleur des classiques solos reconnus des ex-Fab Four. Encore que ce statut de classique se soit construit sur la durée, la critique de l’époque encore sonnée par le split des « petits gars de Liverpool » – comme le chantait SG – ayant descendu l’album en flammes. C’est de plus un album co-crédité à une Linda McCartney souvent accusée de son vivant d’exacerber le côté « bons sentiments » de son mari.
Tel un Prince avant l’heure, McCartney avait joué de tous les instruments sur son premier album solo. Arrivé avec sa famille à New York en octobre 1970, il décide cette fois de recruter des musiciens pour Ram. Parmi eux le batteur Denny Sewell, futur membre de l’aventure Wings. Les sessions d’enregistrement newyorkaises seront interrompues par un retour du couple en Ecosse à Noël. Elles reprendront à New York avant de se déplacer à Los Angeles. De l’aveu de Paul, ce choix d’enregistrer « far from home« était en partie motivé par un désir de repartir à zéro, de retrouver un état d’esprit de début de carrière.
L’album démarre sur les chapeaux de roue avec Too Many People, morceau sonnant Fab Four d’un bout à l’autre. Le seul morceau pour lequel Macca, accusé par Lennon d’avoir écrit quelques morceaux règlement de comptes de leur collaboration sur l’album, confirmera qu’il s’agissait bien d’un tacle envoyé à son ex-partenaire. Macca vise juste en attaquant Lennon (et Yoko Ono) sur le terrain du prêchi prêcha. Lennon fut à la fois le plus cynique des Beatles et l’annonciateur des travers de Bono.
Avec sa basse jazzy et sa mélodie que le King aurait pu fredonner à ses débuts, 3 Legs maintient le niveau avec une tranquillité champêtre. Alors oui, un toutou à trois jambes, c’est pas le fantasme lennonien d’un monde sans frontières ni propriété… Mais peu importe. Ram On tire ensuite son charme de l’impression de facilité qu’elle dégage. C’est un peu « Paul bricole une mélodie à partir d’un texte tenant sur feu le ticket de métro et ça marche« .
Porté par le genre de ligne de piano signée Fab Four et des chœurs très doo-wop, Dear Boy n’était pas selon Paul une attaque contre John mais contre l’ex-mari de Linda. Uncle Albert / Admiral Halsey témoigne de l’importance d’un ingénieur du son en musique : ce morceau aux cordes arrangées par George Martin est en effet (bien) assemblé par Eirik Wangberg à partir de fragments de plusieurs chansons inachevées. Paul s’excusant auprès de son oncle du comportement des jeunes générations n’est pas très rock’n’roll, mais peu importe.
Smile Away est un autre morceau aussi réussi que facile. Il donne le sentiment que Paul peut écrire un boogie sous influence Beach Boys première manière comme il respire. Et la modestie acoustique de Heart Of The Country a des airs de « Paul compose une grande chanson devant sa cheminée« . Les vocalises de Macca sur Monkberry Moon Delight donnent au morceau son charme. Elles tirent vers la farce et le grotesque au point qu’un Screamin’ Jay Hawkins ayant reconnu ses petits le reprendra. Eat At Home concourt elle pour le statut de plus grande chanson à avoir un titre ridicule. Long Haired Lady est loin d’être une mauvaise chanson, mais représente le moment où le programme de bonheur champêtre du disque est à deux doigts du provoquer l’indigestion.
Mais après un retour de Ram on Paul déballe sa plus belle carte en fin d’album. Si l’on s’en tenait à la musique, The Back Seat Of My Car serait juste une superbe balade sous influence Beach Boys. Mais il y a le texte. Si le pire de Macca pourrait évoquer l’optimisme béat d’un certain cinéma hollywoodien, le texte renvoie ici plutôt à un art de sublimer l’ordinaire vu dans les meilleures scènes de certains classiques du cinéma japonais ou de la Nouvelle Vague hexagonale.
Inspiré par les longs périples automobiles de Paul et Linda, le morceau réussit à extraire l’épaisseur humaine d’une situation à pleurer de banalité. Il y parvient au travers de ces détails contribuant à l’immersion émotionnelle dans la situation décrite. Des détails donnant au texte un parfum d’amours adolescentes. « Speed along the highway, honey I want it my way / But listen to her daddy’s song, don’t stay out to long / Were just busy hidin’, sitting the back seat of my car ». (Accélère sur l’autoroute, chérie je veux faire les choses à ma façon, mais écoute la chanson de son père, ne reste pas dehors trop longtemps, nous sommes justes occupés à nous cacher, couchés sur le siège arrière de ma voiture) : la justesse et la sobriété du texte annonce, sur son sujet, celle des meilleurs textes des Go Betweens.
Lennon répondra à ce qu’il estimait être des attaques de son ex-compère au travers de How Do You Sleep? sur Imagine. Il parodiera sur une photo de l’album la pochette de Ram en chevauchant un cochon tenu par les oreilles. Cela contribuera en partie au discrédit de l’album auprès de certains fans des Beatles. Mais l’album se vendra. Et sera influent au-delà de son culte chez les amateurs de pop. Il n’est ainsi pas interdit de voir dans tout un pan du Rock indépendant des années 1980 –Prefab Sprout en tête – la descendance de la simplicité pop de Ram.
Ordell Robbie