Regroupant six histoires parues dans Pif Gadget, Les Celtiques est le quatrième album de l’aventurier maltais, un personnage désormais solidement ancré dans notre imaginaire…
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Longtemps, j’ai mésestimé les histoires courtes d’Hugo Pratt. Je leur préférais les longs récits qui autorisent des développements autrement plus complexes. Or, Pif Gadget ne lui accordait que 20 pages, pas une de plus ! En ciselant des scénarios denses et surprenants, Pratt a relevé avec brio le défi de la concision. Brossant personnages et contextes en quelques cases, il est contraint de se concentrer sur l’action et, ainsi, de nous abandonner une large part de mystère et de non-dit, autant de sollicitations à l’imagination du lecteur. Depuis, j’ai souvent relu les histoires composant le recueil Les Celtiques, les quatre premières dosant parfaitement mystères et scènes d’action, virées fantastiques et références littéraires.
Avec son inclassable ironie, son inaltérable romantisme, sa confiante sérénité et son courage, Corto est arrivé à maturité. En l’absence de Raspoutine, il s’amourache de Banshee, se laisse séduire par la fée Morgane et affronte Venexiana Stevenson et Rowena, Ses adversaires féminines sont vénales et cruelles et, objectivement, ne valent guère mieux que les hommes.
Encore réaliste, le dessin très contrasté à l’encre de Chine de Pratt s’est affermi et légèrement épuré. Il s’attarde avec bonheur sur les palais vénitiens, les véhicules et les navires. Certaines planches croulent sur les textes : Corto et ses amis parlent trop, la faute au format court.
Après le Pacifique et la jungle sud-américaine, Pratt nous conduit dans la froide Europe de 1918, à l’apogée de sa crise d’autodestruction. Les deux premières nous transportent en Vénitie.
Dans L’Ange à la fenêtre d’Orient, une vieille carte tracée sur la peau d’un missionnaire espagnol est le prétexte d’une chasse au trésor avortée dans Venise et d’une magnifique scène de combat aérien. Corto abat l’avion de l’aristocrate qui, conscient de l’effondrement des empires, trahit son maître, mais manque de s’évanouir face à une marionnette. Admirable de sobriété, la dernière page transmue une rumeur en une possible légende. La seconde, Sous le drapeau de l’argent, s’articule autour d’un fascinant casse en pleine champ de bataille. Tout en restant à distance, Corto réunit une poignée d’aventuriers des deux camps et, une fois n’est pas coutume, met la main sur le trésor, dont il abandonne sa part.
La suivante, Concert en O mineur pour harpe et nitroglycérine, est plus sombre. Après avoir livré des armes à l’IRA, Corto est confronté à la tragédie d’une guerre révolutionnaire qui brise les cœurs et trompe les âmes. Ses convictions s’en trouvent ébranlées, qui faut-il croire ? Enfin, Songe d’un matin d’hiver nous plonge dans la lutte du petit peuple des brownies, boggarts et autres korrigans celtes face à l’imminence d’une invasion de trolls, nibelungens et valkyries germaniques. Ils cherchent un héros, or le roi Arthur dort et les guerriers se battent sur le continent, seul Corto est disponible. D’ailleurs, notre ami ne songe-t-il pas les yeux ouverts ? Si le prétexte militaire est tiré par les cheveux, Pratt excelle dans l’exercice d’entremêler réalité et fiction : Puck le corbeau, la fée Morgane et Merlin l’Enchanteur sont criants de vérité.
Les deux dernières histoires sont plus faibles. Côtes de Nuits et roses de Picardie propose une version inattendue de la mort du Baron rouge, présenté comme un serial killer ; tandis que Burlesque entre Zuydcoote et Bray-Dunes mêle enquête, espionnage et traditions bretonnes.
Que retenir ? Que la guerre moderne est une boucherie, que la quête du trésor a plus de prix que le trésor lui-même, que les belles femmes sont dangereuses et que les amis sont précieux. Rien à redire.
Stéphane de Boysson
Les Celtiques
Scénario et dessin : Hugo Pratt
Éditeur : Casterman
144 pages
Premières publications dans Pif Gadget : entre 1971 et 1972
Première publication en album en noir et blanc : 1980
Hugo Pratt – Les Celtiques – extrait :
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