La musique a gâché ma vie. Par ce titre angulaire, qui prend une tout autre signification, Stan Cuesta que l’on connait pour sa discrétion, a écrit un recueil de nouvelles autofictionnelles, où il parvient à nous faire revivre tout un pan de notre enfance, de notre adolescence, rattachées aux concerts, aux disques, au cinéma. Quelque chose d’illusoire mais serti d’un ancrage réaliste : notre histoire collective.

On reconnaît un auteur, et un bon livre à sa capacité à relier le passé à des évènements succincts, à des souvenirs sauvés du vent (Cf Richard Brautigan). Pour accompagner son épitaphe à la naïveté malheureuse de ses premiers amours, Stan Cuesta décrit au travers d’une autofiction, sa jeunesse et son rapport avec la musique dans un environnement contraignant, hanté par cette vague impression d’être passé à côté de l’histoire, tout en y étant présent. Le renoncement à une carrière « sérieuse » pour celle de journaliste à Rock & Folk, un rêve enfin accompli. Stan s’exercera même au chant et à la pratique instrumentale, et sera directeur technique de Radio France.
« S’il faut que jeunesse se passe, qu’elle passe le plus tard possible » (Jean Isodore Isou)
Le livre est constitué par plusieurs nouvelles, où chaque chapitre est intimement associé à une chanson, à un 45 tours. Que ce soit la Face A ou la Face B, les confessions sont toujours délivrées avec la volonté de s’émanciper du poids que pouvait ressentir tout adolescent dans une société encore fébrile, dans une France d’un inépuisable ennui. Il y avait le charme des petits disquaires et des libraires, de quoi mettre entre parenthèses le carcan du quotidien, et puis la vie d’un gamin passé de la banlieue populaire de Boulogne au 16ème Arrondissement. Ses récits sur la solitude des quartiers sont des vignettes dans lesquelles on retrouve une part de vécu.
Si le titre peut porter à confusion, la musique, bien qu’embarrassante, a toujours accompagné la vie de Stan Cuesta. Elle a construit, au delà des illusions, une réalité parfois cruelle mais sous un prisme nouveau, a défini le champ expérimentable du quotidien. Il y a la découverte de la tauromachie lors de vacances dans le Sud de La France, l’initiation à la musique par un professeur au lycée, les amitiés avec des personnages qui ont influencé Stan dans sa quête d’identité. L’exploration des souvenirs a besoin de temps pour advenir, et, justement, le passé remonte à la surface avec un sens du détail rare, que seuls les conteurs sont capables d’égrener. On pourrait presque entendre la voix de son auteur, nous raconter d’emblée, la vie telle qu’elle était, sans le sempiternel « C’était mieux avant« …
On lit avec délectation – et parfois une petite larme au coin de l’œil – les pérégrinations d’un homme en constante interrogation, ses amitiés impulsives avec Georges, Mustapha, Hervé, Olivier Lancelot et d’autres personnages que les circonstances vont éclipser (Tristam-Pascal membre des Guilty Razors devenu dandy, et auteur de Bonne Humeur ce matin). Stan Cuesta est un situationniste dans l’âme, loin du prestige et des projecteurs, et c’est dans un format resserré que chaque nouvelle prend la forme d’une préface.
En conclusion, on pourrait résumer ces confidences sous la formule : « Too young, too fast ». Mais l’écriture perdure toujours et le contenu est une quête perpétuelle. La musique n’a pas raté sa cible.
Franck Irle