« Le ciel de Tokyo », de Émilie Desvaux : Last Exit To Asakusa

Dans ce roman d’apprentissage, nous suivons le parcours d’anti-héros, dans une pension miteuse tokyoïte, qui s’efforcent de vivre leur jeunesse, d’aimer et de profiter de la sérendipité. Un livre d’atmosphère à la belle écriture hors des sentiers battus et loin des clichés sur Tokyo. 

emilie devaux
Photo © Igor Kov

Au risque de contredire ce qui est écrit dans le dossier de presse « À mi-chemin entre L’auberge espagnole et Lost in translation », Le ciel de Tokyo d’Émilie Desvaux n’a vraiment rien à voir avec ces deux films mais tendrait plutôt vers un Last Exit to Brooklyn (même si c’est moins glauque et violent). Les anti-héros que nous suivons n’évoluent pas dans le quartier new-yorkais mais dans Asakusa à Tokyo (à ne pas confondre avec Akasaka…). Utile de préciser que le roman se situe au début des années 2000 avant que le quartier ne devienne un temple du tourisme et de la consommation…A l’époque on pouvait encore y trouver des « Gajiin house » pouilleuses…où trainaient des expats désargentés, bref Émilie Desvaux évite tous les clichés de la vie tokyoïte (sushis, sumo, saké, geisha, karaoké, manga, Shibuya crossing) et nous lui en savons gré !

le ciel de tokyoSi vous voulez vous imprégner du vrai Tokyo, son charme et la difficulté parfois à y vivre, ce livre est fait pour vous. J’ajouterai que j’y ai retrouvé une certaine neurasthénie d’expatrié (et même si j’étais loin d’y vivre dans les mêmes conditions), bref de se rappeler qu’à une époque pas si lointaine, le Japon était un des derniers pays du monde où on se sentait totalement étranger…ce qui en faisait son attractivité.

Qui suivons nous dans ce très beau roman de formation : Une jeune femme en rupture de ban : « Camille s’était mariée à vingt ans. Comme sa mère avant elle, comme la plupart de ses copines du lycée, épousant le premier garçon à s’être intéressé à elle, succombant à une espèce de fatigue chronique. ». Le talent de l’autrice est de faire de ce personnage une belle endormie qui épouse certains particularismes nippons : la suavité, le beigeasse des intérieurs, le verdâtre des sentos, le flottement, la non-décision instaurée en philosophie. Pour renforcer le trait, le corps de l’anti-héroïne est d’une platitude non dénuée d’une vraie sensualité, bref une métaphore d’un certain mystère nippon. Camille fuit son mariage et a décidé de « s’abandonner à la douceur de l’échec ».

Pour l’accompagner dans sa non-quête, ses compagnons de pension sont Lénine, un Belge (mais pas de la famille d’Amélie Nothomb, je vous rassure), qui se fait entretenir par des quadragénaires japonaises finissant par les lasser et qui se retrouve à faire des boulots alimentaires (au sens propre et figuré). Pas d’avantage glamour il y a aussi Flavio, brésilien, érudit lunaire qui travaille sur un essai sur Mishima, souffrant, lui aussi, de ses penchants refoulés.

Au gré des évènements et des arrivées diverses à la « Gajiin house » d’autres voyageurs traversent le récit ainsi que la couche de Camille qui a le sexe triste mais épanoui.

La qualité d’écriture d’Émilie Desvaux fait qu’on parvient à rester aimanté par le parcours de ces losers perdus dans Tokyo, unissant leur vie dénuée d’objectifs et qui arrivent malgré tout à créer une communauté soudée. Bref tout n’est ici qu’oxymores comme l’est la société japonaise, opposant tradition et modernisme échevelé, intérieur zen mais bordel ambiant (caché derrière).

Le ciel de Tokyo met en évidence la difficulté d’être un expatrié tout en révélant la richesse de l’expérience : un ancrage au réel, les belles rencontres, celles qu’on a ratées, le choc culturel et aussi un temps qu’on ne rattrapera jamais (cette expérience étant souvent temporaire). L’autre constat que certains pourrons tirer est que l’éloignement ne fait rien à l’affaire…et que vos problèmes restent les mêmes que vous soyez à Asakusa ou à Knokke-le-Zoute.

Ce troisième roman d’Émilie Desvaux sans doute moins markété que L’Impossible Retour d’Amélie Nothomb vous montrera pourtant un Tokyo bien moins touristique et dessillera sans doute les jeunes apprentis voyageurs qui rêvent de la capitale nippone, qu’ils ne s’effraient pas pourtant il faudra aussi souffrir pour découvrir les charmes de cette merveilleuse ville et les belles rencontres que vous ferez.

Bref à glisser dans votre sac à dos à côté des Chroniques Japonaises de Bouvier.

Éric ATTIC

Le ciel de Tokyo
Roman de Émilie Desvaux
Éditions Rivages
240 pages – 20€
Date de parution : 2 janvier 2025