Sur les traces du Corto Maltese de Hugo Pratt : 8. La Maison dorée de Samarkand (1985)

Après Corto en Sibérie et La Ballade de la mer salée, Hugo Pratt livre un troisième chef d’œuvre, ou presque, qui nous entraîne sur la Route de la soie, de la Turquie à l’Afghanistan.

Samarkand Image
© Hugo Pratt / Casterman

La Maison dorée de Samarkand n’a qu’un défaut, infime, celui de souffrir de la comparaison avec Corto en Sibérie. Après une sympathique et ésotérique balade dans Venise, Hugo Pratt revient à une aventure sérieuse en reprenant le dispositif de la Sibérie. Il troque l’explosion de l’empire des Tsars, la guerre civile russe, le trésor de Nicolas II, la pléiade de généraux, le sociétés secrètes, les femmes fatales et Raspoutine… contre l’implosion de l’empire Ottoman, la guerre civile turque, le trésor d’Alexandre le Grand, une pléiade de généraux, de nationalistes exaltés turcs, kurdes ou arméniens, des bolcheviques et des sociétés secrètes, des femmes, et l’inévitable Raspoutine. Le monde de Corto reste dangereux : on y tue et on y trahit à chaque page, les balles sifflent et les obus tombent comme à Gravelotte.

Samarkand CouvertureAvouons que l’alibi de la chasse au trésor est rapidement expédié : peu importe le but, seul compte le voyage. Éprouvant le besoin de se justifier, Corto affirmer partir délivrer un ami. De fait, Raspoutine est enfermé dans l’infâme prison de Samarkand, dont on ne sort que par des rêves dorés et opiacés… Sauf, que ce dernier s’en sortira très bien tout seul. Il obtient d’être nommé instructeur des recrues du seigneur de la guerre local, ce qui nous vaut de savoureux dialogues. Raspoutine : « Anarchiste ? Non… Ces gens-là sont trop sérieux… La propriété pour eux c’est du vol. Non ! Moi je suis voleur à part entière, un voleur, c’est tout ! »  Si Ras est imprévisible et mortellement dangereux, avouons qu’il est franc.

L’album souffre de la fragilité de ses seconds rôles. Timur Chevket, Bahiar et Enver Bey ne déméritent pas – Pratt offre à Enver Bey une inoubliable sortie et à ses lecteurs une rare, et difficile à dessiner, bataille rangée –, mais ils ne cultivent pas la démesure géniale du baron fou, du général Tchang et du capitaine Nino.

Nous retrouvons la même faiblesse chez les personnages féminins. Changhai Li et la duchesse Marina Seminova étaient des femmes fortes, alors que la comédienne Marianne recherche un protecteur et que Venexiana Stevenson n’est plus que l’ombre de l’implacable aventurière qu’elle fut. Corto achève sa mue en héros respectable, désintéressé et loyal. Quand il ne tire pas ses amis de prison, le Maltais protège les veuves et les orphelines. Voilà pour les réserves.

Du côté des bonnes surprises, je retiens le double maléfique, la séquence avec le Petit père des peuples et le contexte politique. Corto ne commente pas, mais nous assistons à une flambée meurtrière de nationalismes inquiets. Enver Pacha est le responsable des récents (nous sommes en 1921) génocides arménien, assyrien et grec. Enfin, l’ami Raspoutine a pris de l’épaisseur et tire la couverture à lui. Il est mordant, cynique et enjoué à souhait. Irrésistible, il éclate de rire. Ne cessant de nous surprendre, il apporte la pincée de folie qui sublime un scénario passablement confus. Le trop sérieux Corto ne cache plus son amitié, pourtant bien improbable, pour ce fou furieux. La séquence du pas de danse esquissé à deux est inoubliable.

Graphiquement, pour peu qu’on aime le style de Pratt, sa patte unique et immédiatement identifiable, c’est magnifique. Il associe une ligne claire à de grands aplats noirs, des silhouettes longilignes, dépouillées et faussement simples à des décors finement travaillés. Son jeu d’ombrages est diabolique et facilite les bascules oniriques. C’est beau. Très beau.

Stéphane de Boysson

La Maison dorée de Samarkand
Scénario et dessin : Hugo Pratt
144 pages en noir et blanc
Prépublication en France : mensuel (À SUIVRE), de 1980 à 1986
Publication en album :  Casterman, 1986
Publication en album en couleurs :  Casterman, 1992

Hugo Pratt – La Maison dorée de Samarkand – extrait :

Samarkand Extrait
© Hugo Pratt / Casterman

 

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