[Interview] Thimothée Montaigne : « Je ne suis pas un homme de la mer »

Dans le cadre du dernier festival international de la bande dessinée d’Angoulême, nous avons rencontré l’un des co-auteurs de l’impressionnante épopée maritime 1629, inspirée d’un fait réel et retraçant le naufrage d’un navire hollandais dans l’océan indien.

1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta – Thimothée Montaigne
© 2025 Benzine

C’est à la CCI de Charente que nous nous étions donnés rendez-vous, dans le lieu même où Glénat avait décidé de célébrer le succès du diptyque 1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta, après la parution récente du volet final. L’éditeur avait mis les petits plats dans les grands, avec une mini-expo mettant en scène l’univers maritime des conquêtes européennes du XVIIe siècle.

Xavier Dorison n’ayant pu se rendre disponible, c’est son co-équipier dessinateur, Thimothée Montaigne, qui avait pour mission d’évoquer pour nous le processus de création de leur ambitieux projet qui, depuis le début, aura fait vibrer bon nombre de lecteurs.

1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta – Livre 2 – Xavier Dorison et Thimothée MontaigneBENZINE — Bonjour Thimothée, enchanté ! Je viens d’apprendre à l’instant que tu as passé le cap des 150.000 albums vendus pour 1629 ?

Thimothée Montaigne – Sur les deux bouquins en fait… Le tome 1 vient de passer les 100.000 exemplaires et le tome 2 se comporte très bien depuis sa sortie {en novembre 2024, ndr], alors Glénat marque le coup. Là c’était la grande messe, où ils présentent tout à la presse et compagnie. Ce n’est vraiment pas courant dans la BD de genre d’arriver à de tels volumes. Du coup, l’éditeur récompense les auteurs pour ça, et c’est super !

BENZINE — Alors on va rester sur le diptyque ou on va continuer ?

TM — Oui, tout à fait, et c’est très bien comme ça.

BENZINE — En plus, c’est un fait historique, ça limite les possibilités…

TM — De toute façon, pour Xavier [Dorison, le scénariste, ndr] et moi-même, c’est une histoire qui est écrite, qui est posée. On a fait notre petit film, et puis c’est terminé. D’après moi, c’est une réussite et c’est tant mieux. Pourvu que ça dure ! Pour la suite, on verra bien…

BENZINE — J’ai trouvé très réussie la petite exposition à côté [nous sommes à la CCI de Charente], avec une belle scénographie, très en phase avec l’album. Et justement je voulais souligner cette magnifique couverture. Comment le choix s’est-il fait ?

TM — En fait, on a eu une chance incroyable. Glénat nous a filé les clés de la boutique en quelque sorte. Donc on a pu faire vraiment ce qu’on voulait. Quant à moi, je voulais que ce soit une expérience intégrale de lecture, que l’objet participe à l’immersion. Donc à un moment donné, je pense le concept, et je me dis : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour que les gens soient embarqués dans une aventure, tant au niveau de l’objet que de l’histoire ? » En ce qui me concerne, je sais à qui je parle quand je fais mon histoire. C’est un lectorat de BD assez traditionnel, je suis raccord avec eux culturellement, au niveau de l’âge notamment. Et en fait, je pense aux éditions Hetzel de Jules Verne. Quand tu as ces bouquins-là dans les mains, tu n’as pas besoin de les lire pour commencer déjà à voyager. Du coup je cherche à parler à l’inconscient collectif de ces gens-là. Je me dis que s’ils tiennent mon livre, et qu’inconsciemment ça leur évoque les éditions Hetzel, ça va déjà les mettre dans un ton. Donc la complexité, c’était d’essayer de reproduire les procédés de fabrication de l’époque. C’était en percaline, une toile fine, mais ces procédés n’existent plus, donc il fallait essayer de faire croire à ça avec des procédés de fabrication moderne, ce qui est hyper complexe. J’ai vraiment poussé Glénat au max pour qu’ils le fassent. Et par ailleurs, on a une liberté totale. Et ce n’est pas tout. Il y a la couv, mais il y a aussi les pages liminaires, en début de chapitre, qui sont très typées Jules Verne aussi.

BENZINE — Je pense que cela a pu contribuer effectivement au succès de la BD…

TM — Je le crois vraiment.

BENZINE — Les éditeurs font des efforts aujourd’hui pour soigner la qualité éditoriale, et c’est une bonne chose… Bon, je sais que Xavier a eu un petit empêchement, j’aurais bien aimé vous avoir tous les deux pour évoquer votre collaboration. Comment cela s’est-il passé ?

TM — Pour ce qui est de la rencontre, humainement on se connaît depuis un moment. On avait déjà collaboré sur Le Troisième Testament, et il m’a proposé cette histoire-là. On devait bosser ensemble, et il est venu avec quatre/cinq synopsis. Au début, quand il me parle de ce truc-là, je n’y connais que dalle en marine, et ça ne m’intéresse pas (rires)…

“Comprendre le fonctionnement d’un navire, c’est un savoir de passionné, il faut vraiment s’y plonger. Pour moi, c’était trop complexe, alors j’ai tenté d’aborder le bateau comme un personnage, de lui donner vie. Les plus experts verront probablement que ce ne sont que des bêtises, mais le ton que j’ai adopté a résonné. Ma plus grande récompense a été de recevoir un prix pour le tome 1, le prix de la CORAM, décerné par les réservistes et retraités de la marine.”

LP — Tu as pourtant quand même un peu un look de loup de mer ?

TM — Ce n’était pas voulu (rires)… En plus, on parle du XVIIe siècle hollandais. Dans ma tête, ce sont des mecs avec des collerettes et des collants, pas trop le délire quoi, et puis j’ai lu un bouquin qui s’appelle L’Archipel des hérétiques, de Mike Dash, qui dresse vraiment le portrait de cette époque. Je suis tombé vraiment sous le charme, ça cochait un peu toutes les choses de ce qui m’intéressait et on est donc allés là-dedans. Quant à notre façon de fonctionner, on peut appeler ça une espèce de dictature éclairée. C’est-à-dire que chacun reste détenteur de sa discipline, y apporte le coup de tampon final, mais soumet son travail à l’autre en permanence. Ça veut dire que quand Xavier écrit, il me soumet son travail, je lui fais un retour critique, et il prend ou il prend pas. S’il ne valide pas, je me plie à sa décision, et il n’y a pas de discussion. Je trouve ça très bien, ça veut dire que c’est très exigeant, que tu te soumets en permanence à la critique. Et c’est vrai que parfois — on a quand même notre ego —, on voudrait juste que les mecs nous disent : « Tu es le plus beau » (rires), mais là on se soumet à la critique et c’est très sain aussi. Donc on a une super façon de fonctionner. Tu ne peux pas marcher avec tout type d’auteur, mais Xavier et moi, on est taillés pour ce genre de truc, on est aptes à le faire, parce que parfois ça peut vite partir en querelle d’ego à la con. En ce qui nous concerne, je trouve qu’on a un bon réglage. Professionnellement on fonctionne très bien à deux, donc on continue notre chemin.

BENZINE — En tout cas ça se voit au niveau du résultat, et on sent qu’il y a eu cette alchimie.

TM — C’est bien que tu le dises, car le travail de dessinateur ou de scénariste de bande dessinée est vraiment honnête. C’est un prolongement de la nature de quelqu’un d’être authentique, et je comprends que cela puisse se ressentir.

1629 ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta – Xavier Dorison & Thimothée Montaigne
© 2022 Glénat / Dorison Montaigne

BENZINE — Peux-tu nous en dire plus sur le livre qui t’a inspiré, L’Archipel des hérétiques ?

TM — Ça m’a servi à comprendre l’époque, à comprendre un peu ce monde-là, le poids des vies, la réalité de la vogue, les traversées en mer… Pour la documentation, c’est super parce que c’est assez documenté quand même, mais surtout la chance qu’on a eue, car c’est une histoire qui est très connue en Hollande, c’est qu’ils ont un musée dédié qui abrite une réplique à l’échelle 1 du bateau. On est donc allés sur place et on a fait des photos. Du coup j’ai pu m’imprégner des volumes, et sentir un peu ce que devait être la promiscuité dans ces bateaux. J’ai donc eu une documentation exceptionnelle. Mais j’ai pu fabriquer aussi une petite maquette chez moi, une maquette en plastoche, pour pouvoir bien piger les volumes parce que les bateaux, ce sont des structures assez complexes à comprendre. Du coup, ça m’a aidé à la bonne compréhension des volumes pour pouvoir dessiner tout ça peinard. Étant sur place, tu as beau visualiser, ça finit par sortir un peu de ta tête. Mais comme documentation, tu ne peux pas avoir mieux !

BENZINE — A la lecture, on n’a pas du tout l’impression que ça a été fait par quelqu’un qui n’aime pas la marine…

TM — Je ne connais rien à la navigation et je ne suis pas un homme de la mer, mais en essayant de trouver le bon ton, il s’est passé des choses amusantes. Par exemple, j’ai consulté des experts en bateaux, comme Franck Bonnet, pour comprendre le fonctionnement d’un navire. C’est un savoir de passionné, il faut vraiment s’y plonger. Pour moi, c’était trop complexe, alors j’ai tenté d’aborder le bateau comme un personnage, de lui donner vie. Un expert comme Jean-Yves Delitte verrait probablement que ce ne sont que des bêtises, mais le ton que j’ai adopté a résonné. Ma plus grande récompense a été de recevoir un prix pour le tome 1, le prix de la CORAM, décerné par les réservistes et retraités de la marine.

“On dit souvent que l’habit ne fait pas le moine. C’est peut-être le cas quand tu as vingt ans mais pas à quarante. Tu as juste à apprendre à regarder un visage, à regarder comment un mec se sape pour savoir à peu près qui il est. J’adore travailler cet aspect”

BENZINE — Là, c’est carrément une consécration !

TM — Exactement. Et quand ces mecs-là, des hommes de la mer, m’ont remis le prix, je me suis dit : ils y ont cru ! J’ai beaucoup théorisé, essayé de m’imaginer en train de vivre la chose. Alors si eux y ont cru, c’est que cela devait sonner juste.

BENZINE — Ça fait partie du talent, ça…

TM — J’étais content sur ce coup-là, ça ne marche pas tout le temps, mais là on a été bons… (rires)

1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta – Thimothée Montaigne
© 2024 Dorison / Montaigne / Glénat

BENZINE — Je voulais parler du personnage de Lucretia, qui pour moi est un des personnages les plus intéressants, voire le plus captivant. Elle se démarque par sa complexité et sa résilience, et on voit vraiment son évolution, un peu à la manière d’une quête. Comment l’as-tu envisagée, quelle a été ton inspiration ?

TM — L’écriture est intéressante car elle explore le thème de la soumission à travers trois personnages. Lucretia est particulièrement efficace dans ce contexte. Par exemple, dans le tome 1, elle est complètement étrangère au monde qu’elle va découvrir, permettant ainsi au lecteur de le découvrir avec elle. Ensuite, il y a l’écriture de Xavier, qui pourrait en parler mieux que moi. Je ne suis pas très doué pour dessiner les bonnes femmes, c’est toujours plus facile de dessiner des gueules cassées que des gonzesses. Ce qu’il faut savoir, c’est que dans la bande dessinée franco-belge, tout est généralement centré sur l’intrigue. Moi ce que j’adore faire, c’est de créer du vécu sur les gueules. Par exemple, on dit souvent que l’habit ne fait pas le moine. C’est peut-être le cas quand tu as 20 ans mais pas à 40. Tu as juste à apprendre à regarder un visage, à regarder comment un mec se sape pour savoir à peu près qui il est. J’adore travailler cet aspect. On me dit souvent que mes personnages ont des regards expressifs, et je soigne particulièrement ce détail.

BENZINE — Cela faisait partie de mes questions justement. Les expressions faciales sont marquantes dans l’album, et j’allais te demander comment tu fais pour capter et transmettre les émotions.

TM — En fait, c’est complémentaire à cela. Quand j’ai créé Lucretia, je voulais qu’elle soit belle, mais sans en faire un canon de beauté.

BENZINE — Et c’est peut-être un peu dépassé aussi. Ça, c’était un peu la BD à papa…

TM — Lucretia a une apparence un peu particulière et des réactions surprenantes, ce qui la rend vraiment intéressante. Par exemple au début du tome 2, je la trouve assez « cliché » dans ses réactions. Tu sens que le monde duquel elle vient s’exprime encore, et puis tout ça s’effondre par la suite. Morphologiquement, elle a une bouche légèrement avancée, un petit nez retroussé, et une tête particulière, tout en étant assez jolie. Je pars toujours du principe de donner du vécu aux visages… Quant à les faire jouer… je suis complètement impliqué dans mon travail, sans aucune distance. Je vis l’histoire en dessinant. C’est comme si un film se déroulait devant moi, et je capture les expressions. Je ne cherche jamais l’expressivité extrême. Certains choisissent le point culminant d’une expression pour la dessiner, mais moi, j’aime les demi-expressions, comme ces photos prises au mauvais moment avec les yeux à moitié fermés. J’essaie de faire en sorte que mes personnages jouent juste, mais la difficulté réside dans le fait qu’ils ont tendance à jouer d’une façon qui est la mienne. C’est un exercice presque schizophrénique de leur donner une incarnation différente.

1629, ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta – Thimothée Montaigne
© 2024 Dorison / Montaigne / Glénat

BENZINE — Ça fait sans doute partie du challenge…

TM — On a tous nos recettes là-dessus, mais en tout cas, moi je fonctionne comme ça, et les gens sentent qu’il y a une vraie sincérité et un jeu juste pour mes personnages.

BENZINE — Aimerais-tu réutiliser le contexte historique de 1629 dans un projet futur ? Ou alors est-ce que tu as envie plutôt de partir sur un autre fait historique, ou par exemple une fiction ?

TM — 1629, au niveau du traitement graphique, de la méthode, je pense que j’arrive à quelque chose qui ressemble à du Thimothée Montaigne, alors qu’avant je travaillais souvent sur des licences, avec un cahier des charges à respecter. Là, il y a quelque chose de complètement honnête et établi, et je pense que je suis bon à cet endroit-là. C’est dans ce type de BD que je m’exprime correctement. Par ailleurs, on a une super équipe, et on a trouvé un bon réglage avec Xavier comme je te le disais tout à l’heure. Et puis là, on a déjà un projet en route.

BENZINE — Y a-t-il d’autres styles graphiques que tu aimerais aborder ?

TM — Mon ambition est de réduire la distance entre ma nature et ce qui sort sur la page. J’ai l’impression que ce que je produis actuellement est un reflet direct de moi-même, et je vais continuer dans cette voie. Mon vocabulaire graphique va s’enrichir et s’affiner, avec davantage de maîtrise, comme on peut d’ailleurs vérifier une certaine évolution entre le début du tome 1 de 1629 et la fin du tome 2. Pour le prochain projet avec Xavier, qui se passera dans les mines, je vais probablement devoir adapter mon style graphique au sujet. Ce ne seront que des réglages, mais je ne passerai pas d’un style à l’autre. Mon objectif est d’être en accord avec moi-même, sans me contraindre à des codes extérieurs.

BENZINE — Et c’est prévu pour quand ?

TM — C’est écrit, il faut juste que je le fasse. Cela devrait prendre au moins deux ans, ce qui me laissera le temps de m’y consacrer pleinement.

BENZINE — Merci Thimothée !

Propos recueillis par Laurent Proudhon le 31 janvier 2025 à Angoulême.

Extrait de la bibliographie de Thimothée Montaigne :

Le Troisième Testament – Julius (Glénat, 2010-2018)
Le Prince de la Nuit (à partir du tome 8 – Glénat, 1994-2019)
Le Cinquième Évangile, sur le tome 1 et 2 (Soleil, 2008-2009)
1629 ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta livre 1, livre 2 (Glénat, 2022-2024)

Extrait de la bibliographie de Xavier Dorison :

Le Troisième Testament (Glénat, 1997-2018)
Prophet (Soleil, 2000-2014)
Sanctuaire (Les Humanoïdes associés, 2001-2004)
Long John Silver (avec Mathieu Lauffray, Dargaud, 2007-2013)
Undertaker (Dargaud, 2015-2023)
Le Château des animaux (Casterman, 2019-2022)
1629 ou l’effrayante histoire des naufragés du Jakarta livre 1, livre 2 (Glénat, 2022-2024)
Ulysse & Cyrano (Casterman, 2024)

 

 

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