Freaks qui peut !, c’est un bouquin où Luke Haines, ex-leader des très talentueux Auteurs, disserte sur les freaks en musique pour mieux parler de lui-même et de son rapport au Rock. Entre festival de piques et points de vue audacieux.

Freaks qui peut ! (Freaks Out! en VO), ou un bouquin se lisant avec beaucoup de plaisir mais dont on se demande à un moment donné s’il n’est pas l’équivalent pour le Rock de la critique cinéma version Louis Skorecki. Skorecki, ce type dont on lisait les chroniques télévisées Libé pour telle pique vacharde, telle mise en exergue d’un film oublié, tel parallèle culotté mais dont on peinait à partager les dégoûts cinéphiles contemporains (Scorsese, Ferrara, Wong Kar-wai…).
Le bon côté du bouquin de Luke Haines c’est qu’on en a vite rien à carrer de savoir ce qu’est un freak, un peu comme on se fout de savoir ce que raconte ce Grand Sommeil auquel son scénariste –William Faulkner– disait ne rien comprendre. On retient juste la double citation du début qui met en exergue le recyclage par les Ramones d’un dialogue de Freaks de Tod Browning.
Le livre, c’est Moi Luke Haines, ce que j’aime et ce que je n’aime pas dans le Rock. Pour lui le Rock c’est entre quatre murs, pas en plein air à Glastonbury, surtout pour une reformation du Velvet. Pour lui le short c’est non et tout ce qui se rapproche d’une référence au foot-ball et au sport en général est antinomique du Rock. Sa preuve : le Floyd a déjà posé en short pour un de ses disques alors que le Velvet en short aurait été inimaginable. Et cette Britpop qu’il exècre tout en en ayant été contemporain était souvent footeuse, une preuve de plus.
Par contre, faut pas pousser, les poses d’époque des Britpopeux avec l’Union Jack n’ont aucun lien avec le Brexit. Le nationalisme Britpop n’était ni beau ni rance, il était une coquille vide. À propos d’enjeux contemporains, la thèse de Haines faisant des Rallizes Dénudés le premier groupe post-vérité vaut en revanche le détour.
Haines qui commence un sujet pour digresser sur un autre et évoquer des souvenirs autobiographiques (au hasard : pourquoi la politique Thatcher était encore plus détestable en gros plan qu’elle ne l’était déjà en vue panoramique) avant de revenir au point de départ avec la virtuosité d’un personnage de Reservoir Dogs.
Mais il y a un moment où le bouquin réussit à convaincre de sa grandeur. Après avoir tiré à boulets rouges de façon très drôle sur Morrissey, Haines lui consacre un chapitre qui réussit à parler de ce dernier autrement qu’en mode déclarations débattables vs importance musicale. Reconnaissant par exemple que s’il avait adoré voir les Smiths sur scène il n’avait jamais goûté la posture de porte parole de leur chanteur. Et dessinant le portrait d’un type cherchant désespérément à être aimé mais rejetant cet amour lorsqu’il se présente.
La suite offrira quelques-uns des moments les plus drôles du livre. La découverte que la mythique phrase sur le quart d’heure de célébrité serait à Warhol ce que On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment est à Mitterrand : une phrase attribuée à tort car elle lui allait comme un gant. Un peu d’anticipation aussi. 2044, ses clones de Taylor Swift en tournée –ABBA a déjà fait le coup du concert hologramme, elle ne serait pas très moderne dans ce cas-.
2044 où le peuple aurait décidé d’envoyer l’IA aux oubliettes de l’histoire. S’il fallait abonder dans le sens de Haines : à quoi sert une IA quand des êtres humains peuvent écrire un scénario qui lui ressemble trait pour trait pour Netflix ou Marvel ? Et puis sur la fin le salut de la freakitude viendra de Billie Eilish. Avant un lexique plaisant parce qu’inutile des Freaks, des facilitateurs de Freaks et des non-Freaks.
A part ça, Luke Haines, c’est aussi le type qui a fait New Wave avec les Auteurs : un chef d’œuvre nourri au Glam, au Velvet et aux (grands) textes pleins de fiel. Un fiel qui fonctionne ici même lorsqu’on apprécie ses cibles.
Ordell Robbie