Après le très beau Retour à l’éden, Paco Roca poursuit son travail de mémoire et met à jour les cicatrices de la Guerre civile espagnole.

Le 14 septembre 1940, soit 532 jours après la fin de la guerre civile, un peloton exécute 15 prisonniers républicains dans un camp militaire. Les corps sont ensevelis dans le cimetière de la petite ville de Paterna. Ils n’étaient pas seuls. Les fosses communes de seul cimetière ont accueilli plus de 2200 cadavres.
De l’avis général, la guerre civile espagnole fut cruelle, les deux camps rivalisèrent de férocité. Les exécutions sommaires, difficile, par nature, à quantifier, semblent avoir fait autant de victimes que les combats. Mais, on aurait pu espérer que la paix eût entrainé la fin des exactions. Il n’en fut rien. Au contraire, les représailles s’intensifièrent. Bien que théoriquement chrétien, Franco se refusait à pardonner. Seules les victimes franquistes et les morts tombés en Russie ont été honorés. Le trépas du Caudillo n’a pas amélioré leur sort. Ce n’est que très tardivement que le gouvernement, socialiste, autorisa les exhumations.
Le scénario est basé sur un repartage de Rodrigo Terrasa. Il a bâti son histoire autour de deux personnages historiques : Pepica Celda, qui s’était promise d’enterrer dignement son père, et Leoncio Badía, le fossoyeur. Cet ancien républicain avait été chargé d’enterrer ses camarades. Au péril de sa vie, il tenta de les identifier et leur accorda un minimum d’honneurs, en prévenant leurs proches.
En y consacrant près de 300 pages, Paco Roca prend son temps pour illustrer leur histoire. Il est précis et factuel. Il s’attarde sur les simulacres de procès, les mises à mort et les ensevelissements, puis sur le travail des archéologues pour identifier les ossements.
Abandonner des corps à des fosses communes est une négation de leur humanité. Depuis des millénaires, l’homme enterre ses morts. Terrasa nous rappelle que le grand Achille, lui-même, fut puni par les dieux pour avoir abandonné le cadavre d’Hector aux bêtes sauvages. Le demi-dieu céda et rendit le corps à ses parents. Franco n’a pas cédé.
Le dessin de Pablo Roca est précis et réaliste. La colorisation est uniformément froide. Ses personnages sont âgés et ronds, leurs fronts sont dégarnis et leurs visages fatigués. Sans artifices, il parvient à leur confier une humanité qui facilite notre immersion. Nous participons aux fouilles, nous tressaillons face aux premiers ossements, puis sans transition, nous assistons, tétanisés, à la première exécution, à la tombée des corps et aux claquements des coups de grâce.
La mise en page est sobre et le ton sérieux. Le scénario ne s’autorise que deux échappées oniriques. La première nous entraine vers vers la guerre de Troie, la seconde, plus tardive, voient des suppliciés, enfin identifiés et honorés, visiter leurs familles en clamant leur innocence. La justice semble être passée.
Stéphane de Boysson
L’Abîme de l’oubli
Scénario : Rodrigo Terrasa, Paco Roca
Dessins : Paco Roca
Éditeur : Delcourt / Mirages
295 pages – 29,95 €
Parution : 22 janvier 2025
L’Abîme de l’oubli — Extrait :
