Les braises de Patagonie est un roman flamboyant, décrivant le destin croisé d’une doctoresse en Patagonie dans les années 50 et d’un étudiant à la recherche de ses racines dans un Chili actuel. Delphine Grouès nous propose une belle ode aux terres australes.
Delphine Grouès dans ce deuxième livre, après Cordillera en 2023, se met dans les pas des écrivains voyageurs qui nous ont donné envie de découvrir la Patagonie, nous revient l’indépassable Bruce Chatwin et son En Patagonie (1977), Luis Sepulveda pour Patagonia Express (1994) mais également Francisco Coloane (d’ailleurs cité dans le livre), auteur chilien qui fut un chantre de la vie australe. Les braises de Patagonie vient d’ailleurs d’être sélectionné dans le cadre du Prix Ouest-France Étonnants Voyageurs.
L’autre intérêt de ce bon roman est de ne pas occulter les méfaits de la dictature chilienne. Mémoire Céleste de Nona Fernandez, que nous avons chroniqué dans www.benzinemag.net en février 2025, abordait le même sujet et nous ne saurons que trop vous recommander de lire l’excellent Luz ou le temps sauvage (2002) d’Elsa Osorio qui lui traite des horreurs de la dictature argentine.
Alors, me direz-vous, pourquoi lire cette autrice française qui parle d’un pays, d’une région et de son lourd passé historique alors qu’elle n’est pas du cru, on avait déjà assez d’Obispo, non ? La réponse tient dans le style flamboyant de Delphine Grouès dont sourd la passion qu’elle a pour la géographie et les habitants de la Patagonie (ce qu’on peut aisément comprendre). On apprend dans sa bio que celle-ci va explorer tous les ans le Chili à cheval et on saisit pourquoi elle parle avec tant d’aisance des gauchos et des randonnées à cheval dans Les braises de Patagonie.
Dès la première phrase, vous savez où vous êtes : « Et le vent sifflait, la fauchait dans les trombes. », les gens qui ont fréquentaient le coin comprendront. Nous sommes avec Valentina Vidal en 1950, une des premières femmes médecins au Chili, qui est envoyé au fin fond de la Terre de Feu pour soigner les arrieros (terme chilien pour gauchos) dans les estancias, énorme ranch où sont élevés les bœufs pour la viande et les moutons pour la laine. Ces exploitations gigantesques (on compte un hectare par mouton) feront la fortune des riches propriétaires de l’époque, fermiers prospères qui se feront des alliés zélés des dictatures à venir au Chili et en Argentine. Delphine Grouès n’omet pas d’évoquer le désastre écologique que provoqua l’installation de ces colons dans la pampa. Toute une faune endémique disparut (les fameux huemuls notamment et les pumas qui les croquaient). Que dire de plus de la disparition et de la persécution des tribus autochtones, notamment les Mapuches et les Kawésqars, un grand classique de la colonisation américaine. Il faut rappeler que la blague favorite des argentins quand on leur demande « de qui ils descendent » est de répondre invariablement : « du bateau »…
Pour lire confortablement Les braises de Patatgonie, il ne faut pas oublier vos vêtements chauds car nous allons suivre Valentina au bord du détroit de Magellan et dans une ile du coin (moins hospitalière que l’ile de Ré). Tout en brossant avec brio la dureté de vie de ces estancias, des arrieros et de la ségrégation qui régnait envers les populations locales, l’autrice n’oublie pas le romanesque et notre héroïne va faire la rencontre d’un « homme aux yeux verts ». Je ne vous en dirai pas plus, mais le récit va s’emballer comme un cheval au galop.
Enchâssé dans ce premier récit, via des chapitres distincts, nous suivons la quête de Luis, un étudiant havrais, dont la mère chilienne vient de décéder et qui part à la recherche de ses racines à Santiago. Contrepoint qui a un peu de mal à démarrer dans la première moitié du roman tant ce sujet est un peu rebattu mais soyez patients car l’intrigue va s’accélérer et c’est ce qui fera tout le sel du roman. Il y aura alors le récit de très belles rencontres avec ses aïeux et toujours dans des environnements hors du commun.
Au-delà des descriptions des paysages somptueux de la Patagonie, de sa sauvagerie, au-delà de la qualité romanesque des destins croisés de nos deux héros, Delphine Grouès nous rappelle l’histoire politique du Chili, des compromissions de toute une classe sociale par rapport à Pinochet et de la violence induite dans toute la société jusque dans l’intimité familiale. N’oublions pas qu’aujourd’hui nous avons Milei en Argentine, que nous avons eu Bolsanaro au Brésil et que plus haut Trump sévit, n’oublions pas les dangereuses dérives démocratiques d’une grande partie de l’Amérique et tout que cela peut entrainer au niveau des populations et de l’écologie.
Bref on pourra lire dans Les braises de Patagonie un peu plus qu’une ode à la liberté, à l’aventure humaine, à l’amour et la beauté sauvage d’une nature précaire, on pourra aussi y lire une mise en garde. Recommandé.
Éric ATTIC