« Le Prince des oiseaux de haut vol », de Philippe Girard : Saint-Ex, un grand enfant blessé et incompris

Après les biographies de Leonard Cohen et du concepteur du super-canon, Philippe Girard nous partage son amitié pour Antoine de Saint-Exupéry, le plus célèbre des pilotes écrivains.

Le Prince des oiseaux de haut vol -Philippe Girard
© 2025 Girard / La Pastèque

Nous sommes en avril 1942. Espérant pousser les États-Unis vers la guerre, Antoine de Saint-Exupéry sillonne l’Amérique du Nord enchainant conférences de presse et rencontres. Invité pour quelques jours au Canada, une affaire de visa le contraint à y rester deux mois. Une famille l’héberge, c’est au contact de leurs enfants que l’idée du Petit Prince lui serait venue. Le romancier à succès est malheureux et seul. Il n’a pas rejoint De Gaulle, qui a refusé de reconnaître la défaite, et pris ses distances avec Vichy. Il n’aime pas parler en public et souffre physiquement et moralement.

Le Prince des oiseaux de haut vol -Philippe Girard « J’ai 42 ans, mon corps est couvert de cicatrices, à cause des accidents que j’ai subis. Je ne peux pas sauter en parachute… J’ai le foie bloqué un jour sur deux et le troisième, la nausée… Mon oreille bourdonne, j’ai peine à soulever un paquet de deux kilos, à sortir seul de mon lit ou à ramasser un mouchoir… »

Philippe Girard avoue aimer son héros. Si le rite indien et les échanges avec les enfants tiennent probablement de la licence poétique, son mal-être et ses souffrances, ses souvenirs et ses angoisses sont conformes à ce que l’on sait de lui. Souffrant de son inaction forcée, le pilote est sombre. Praticien d’une morale de l’action, il estime que seuls ceux qui ont vécu l’événement peuvent en témoigner : « On ne peut écrire que ce que l’on vit. » L’éternel nomade ne trouve plus la paix qu’en vol.

Bien mise en valeur par un grand format et une belle impression, la ligne claire arrondie de Girard est toute de simplicité efficiente. Saint-Ex s’ennuie et rêve. Loin de son pays et cloué au sol, il souffre et cherche des réconforts passagers. Sa vie conjugale, avec Consuelo, la belle rose, n’est pas simple. Le coloriste délaisse alors la palette froide et sombre qu’il affectionne, pour traduire les rêves et les angoisses de Saint-Ex en couleurs vives. Les pages oniriques sont de toute beauté : il rêve en poète et en aquarelliste.

Alors, émergeant du fonds de sa dépression, la grâce ressurgit. Au contact des enfants, le grand enfant brisé et incompris retrouve l’inspiration, qui donnera Le Petit Prince, sa dernière œuvre.

Bien que son âge et sa santé auraient dû le lui interdire, il obtiendra de reprendra les commandes d’un trop puissant Lockheed P-38 Lightning. La veille de sa mort, dans son ultime lettre à son ami Pierre Dalloz, il écrivait : « Si je suis descendu, je ne regretterai absolument rien. La termitière future m’épouvante. Et je hais leur vertu de robots. Moi, j’étais fait pour être jardinier. »

Stéphane de Boysson

Le Prince des oiseaux de haut vol
Scénario et dessin : Philippe Girard
152 pages – 25 €
Éditeur : La Pastèque
Parution : 17 janvier 2025

Le Prince des oiseaux de haut vol — Extrait :

Le Prince des oiseaux de haut vol -Philippe Girard
© 2025 Girard / La Pastèque

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